• Des gestes pour enseigner la grammaire

    "Le geste de la paume ouverte correspond à une création par séparation d'éléments existant antérieurement, dans une matière encore confuse."

    (Daniel Arasse, "L'index de Moîse")

    La petite recherche que j'ai faite sur l'usage de symboles visuels dans l'enseignement de la grammaire m'a convaincu que les systèmes existants n'étaient pas pleinement satisfaisants. Cependant, bien que je pense possible d'imaginer un tel système visuel, j'ai décidé d'imaginer un système de gestes, à la manière des gestes Borel-Maisonny utilisés à l'école primaire pour apprendre à lire.

    Ces gestes ont plusieurs avantages.

    - Ils sont significatifs. Là où les symboles visuels Montessori ne font que souligner, de manière embryonnaire, les rapports entre les mots (par des similitudes de forme ou de couleur), ces gestes tentent de mimer le sémantisme, ou la manière de faire référence au réel, propres à chaque nature de mot.

    - Autant que possible, ils sont systématiques. Le plus souvent que j'ai pu, j'ai essayé de montrer, les rapports de fonctionnement, de référentialité et de sémantisme entre les différentes natures de mot, afin de permettre de motiver le choix du geste par l'élève au moment de sa réflexion et de faciliter la mémorisation.

    - Ils font intervenir le corps. Le but est de mettre en œuvre les ressorts physiques de la compréhension en explicitant par le geste les mouvements mentaux qui sont à l’œuvre au moment où l'on choisit de prononcer telle ou telle nature de mot. Contrairement aux symboles visuels, ils n'oblitèrent pas les images mentales, que je tente de solliciter le plus souvent possible dans mon cours de grammaire. Ils accompagnent la réflexion intellectuelle, qui fait intervenir la connaissance de la leçon et l'instinct de la langue, au lieu de la court-circuiter.

    Mais ces gestes doivent à mon avis être assez simples, et ne pas se combiner trop systématiquement. Il serait contre-productif d'en venir à mimer entièrement une phrase. Les gestes accompagnent la réflexion, l'ancrent dans l'instinct linguistique de l'élève, mais ne s'y substituent pas.



    Voici les gestes que j'ai pour l'instant mis au point et utilisés avec mes sixièmes.

    1) Le nom : le poing fermé tenu devant soi.

    Des gestes pour enseigner la grammaire

    Le choix de ce geste est relativement arbitraire. Il ne représente pas l'action du nom, qui est de désigner quelque chose en le nommant. J'aurais pu par exemple mimer le nom par un index pointé devant moi dans un geste de désignation. Cela aurait entraîné une confusion avec le geste de « démonstration » nécessaire pour mimer les adjectifs démonstratifs.

    Le poing représente la chose même que l'on nomme. Une chose, donc, compacte, statique, bien délimitée par rapport au reste des objets du monde.

    2) L'adjectif qualificatif : la main ouverte, en forme de bol ou de coupe, tournée vers le haut, les doigts légèrement écartés.

    Des gestes pour enseigner la grammaire

    Le but est de mimer l'idée de « qualité », récurrente dans mes cours de grammaire. Non pas une chose, bien identifiée, qu'on peut désigner et éventuellement nommer, mais la caractéristique de cette chose. La qualité, et donc l'adjectif qualificatif, se définissent relativement à la chose désignée. Ce geste représente donc la forme en creux du geste mimant le nom.

    3) L'action de qualifier : la main en forme de bol vient recouvrir mon poing fermé.

    Des gestes pour enseigner la grammaire

    Il s'agit de « revêtir » la chose nommée d'une de ses « qualités », comme un habit, une seconde peau.

    4) La fonction complément : le poing fermé vient cogner le poing gauche.

    Des gestes pour enseigner la grammaire

    L'action de compléter s'oppose à celle de qualifier. La seconde donne une des caractéristiques de la chose nommée, alors que la première « complète » la désignation de la chose en la reliant à une autre chose.

    Je ne crois pas utile de faire mimer les cas particuliers où un nom vient compléter un adjectif, où un verbe à l'infinitif complète un pronom, etc. Cela compliquerait grandement le geste, le rendant moins instinctif. En outre, il est important de comprendre que la qualification est une action propre à l'adjectif qualificatif et la complémentation un fonction nominale.

     5) La préposition  : à partir du geste de la fonction complément (un poing qui vient se coller contre l'autre poing). Mon pouce vient se glisser à l'intérieur de l'autre poing.

    Pas de geste isolé pour la préposition. J'associe très étroitement cette nature de mot à la fonction complément. Il faut qu'un mot en complète un autre pour qu'il y ait besoin d'une préposition.

    6) Le sujet : la main gauche fait mine de tenir quelque chose (une fleur, par exemple), doigts resserrés et tournés vers le haut.

    Des gestes pour enseigner la grammaire (version augmentée le 06/01/14)

     

     

     

    Le sujet, c'est ce dont on parle. Le mot a le même sens que lorsqu'on parle d'un « sujet de conversation ». Je le présente donc à qui je parle. « Voici mon sujet. »

    On peut imaginer faire tenir de vrais objets aux élèves, en leur faisant énoncer des propositions : « Le stylo est rouge. »

    J'ai choisi, en sixième, de ne pas insister sur la signification du sujet en tant qu'agent de l'action exprimée par le verbe. C'est pourquoi j'ai imaginé deux gestes supplémentaires.

    7) L'action : la main à plat, sur la tranche, doigts serrés, passe vivement d'une position verticale à la position horizontale.

    C'est le geste communément utilisé pour signifier le fait de partir, notamment par les agents de la circulation.

    8) L'état : la main, à plat, doigts légèrement écartés, descend légèrement, comme pour poser quelque chose (geste utilisé pour calmer quelqu'un).

    9) Le verbe : la main droite, repliée en direction de la bouche, s'ouvre et s'étend devant elle, et finit à plat (façon « garçon de café »). C'est à peu de choses près  le "bonjour de la langue des signes française, ou le "thank you" de la langue des signes anglaise.

    Des gestes pour enseigner la grammaire

    C'est le mot qui me permet de parler de mon sujet. Il indique l'action de dire quelque chose.

    Quand il désigne l'autre main en train de mimer un sujet, il s'agit d'une proposition (c'est-à-dire un verbe qui dit quelque chose « à propos » d'un sujet)

    10) L'adverbe : le main, tenant un bouton imaginaire, le tourne comme pour augmenter ou diminuer le son d'une chaîne hi-fi.

    C'est que l'adverbe accomplit une troisième action essentielle, après la qualification et la complémentation : la "modulation". Je préfère ce terme à celui de « modifier », qu'on utilise d'habitude pour parler de la fonction de l'adverbe par rapport au verbe.

    11) Le pronom : les doigts repliés sur le pouce, formant un rond.

    Des gestes pour enseigner la grammaire

    Le pronom tient lieu du nom. Il désigne quelque chose, mais cette fois sans le nommer. C'est la même forme, mais « vide ».

    12) L'article défini : le pouce et l'index, bien écartés, délimitent un segment imaginaire.

    13) L'article indéfini : la main à plat, sur la tranche, doigts légèrement écartés, pivote de droite à gauche.

    C'est le geste habituel de l'indéfinition, de l'hésitation. On l'accompagnera d'une moue dubitative.

    14) L'adjectif possessif : l'index est situé entre le poing et le visage. Il se retourne vers le visage et le désigne. Il peut se trouver de l'autre côté et désigner, au choix, l'interlocuteur, plusieurs interlocuteurs, ou bien un tiers.

    15) L'adjectif démonstratif : l'index droit désigne le poing gauche lui-même.

    On oppose ainsi l'action de « montrer » et celle d'indiquer le possesseur des choses nommées.


    Voilà. Je ne prétends pas que c'est une solution miracle, mais, une fois couplé à d'autres petites astuces et à une réflexion sur la nature de la grammaire que je voulais enseigner, j'ai constaté, depuis deux ans que j'utilise ce système, qu'une poignée d'élèves, souvent un peu plus en difficulté, refaisaient les gestes quand je les faisais moi-même, parfois même au cours de leur réflexion grammaticale (c'est tout de même plus rare). Quand je demande si cela leur est utile, les élèves répondent en majorité que oui, tandis que certains, souvent les plus à l'aise, me disent qu'ils n'en ont pas besoin. On est loin d'une évaluation sérieuse de l'efficacité de cet outil, mais j'en suis satisfait et pense qu'il peut servir à d'autres.


  • Commentaires

    1
    Vendredi 3 Janvier 2014 à 12:03

    Je trouve ça un peu compliqué, sans doute parce que je n'ai jamais pratiqué ni vu pratiquer.
    J'ai utilisé Borel Maisonny en lecture pendant des années, et j'utilise encore les gestes, en GS et au CP, voire même au CE1 pour les "sons" difficiles ou les mots très longs et j'ai toujours constaté la même chose que toi.
    Ce sont les élèves en difficulté qui profitent le plus de cette mise en geste qui rend pour eux concrète une opération mentale qui, sinon, resterait incompréhensible pour eux car invisible...

    2
    Samedi 4 Janvier 2014 à 09:21

    C'est sans doute trop compliqué pour des petits CE. En 6e, ça passe bien, parce qu'ils ont tout de même quelques notions de grammaire, même chancelantes et bien enfouies. En CM, peut-être ?

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