• En 1957, le niveau montait !

     En 1957, le niveau montait !

     

    1957 : un bon cru pour l'accès aux études secondaires

    C’est une affaire entendue par tous : l’école d’autrefois était sélective et élitiste ! Une infime minorité d’élèves faisaient des études supérieures, très peu avaient le bac, et peu fréquentaient le secondaire. Avant la "massification" et le collège unique (1975), point de salut scolaire pour l'enfant d'ouvrier ou de paysan.

    Pourtant, en 2004 déjà, Michel Delord a contredit définitivement ceux qui prétendaient de manière fallacieuse que seulement 10% d’une classe d’âge était admise en 6e dans les années 601. Il a montré la réalité du « mouvement de démocratisation » qui eut lieu depuis l’immédiate après-guerre jusqu’aux réformes Fouchet de 1963, portant 55% des élèves en 6e à la rentrée de 1962. EN 1992, Antoine Prost lui-même, pourtant à l'origine, avec d'autres, des réformes scolaires des années 70, admettait (en 1992, dans Education, société et politique) :

    La démocratisation est en marche. C’est précisément le moment où intervient la réforme des collèges. Ni les experts gouvernementaux, ni les sociologues, ni les syndicats enseignants ne percevaient qu’une démocratisation effective était en train de se produire.  

    On dira que 55%, c’est peu, et que le taux de fréquentation de la classe de 6e n’est pas un critère bien ambitieux pour juger du caractère plus ou moins démocratique d’un système scolaire. C’est oublier qu’après la 6e, il y a la 5e, la 4e, etc., et que les taux de passage et de réussite du BEPC augmentent régulièrement au cours de la période.

    C’est oublier surtout que si le taux d’entrée en 6e est un indice qui montre effectivement les limites de la démocratisation en termes d’accès aux cycles secondaire puis supérieur, il est passablement déficient quand il s’agit de rendre compte du niveau d’instruction global des élèves. En effet, il faudrait pour que ce soit le cas que les 55% d’entrée en sixième de l’année scolaire 1962-1963 correspondent exactement au nombre d’élèves capables d’entrer en 6e. Aujourd'hui, tous les élèves entrent au collège depuis 1975 et la loi Haby sur le « collège unique ». 100% des élèves capables d’aller au collège y vont. En étant un peu polémique, on ajouterait qu’il n’y a pas 100% d’élèves de niveau collège qui sont au collège.

     

    Les oubliés statistiques du taux d'entrée en 6e : les "capables" non intégrés

    Or, une étude a été menée en 19572, année de la suppression de l’examen d’entrée en 6e (sauf pour les élèves des écoles privées et ceux qui n’atteignaient pas la moyenne en CM2) : elle a mesuré le taux d’élèves qui avaient le niveau pour entrer en 6e et qui pourtant n’y entraient pas. D’après cette étude, 23% des 4860 élèves de l’échantillon, pris dans 397 écoles, auraient pu entrer en 6e et ne l’ont pas fait. Extrapolant grossièrement à partir de ce taux de 23% de « capables » non intégrés, l’auteur évalue à plus de 100 000 les CM2 de 1957 qui sont passés à côté de cet accès au secondaire.

    L’ordre de grandeur est le bon, mais les chiffres sont encore plus impressionnants si on refait quelques calculs. Si on compte nous aussi 23% des « environ 600 000 élèves de CM2 » en 1957, cela ne fait pas 100 000 mais bien 138 000 élèves. Il y a donc non pas « plus de 100 000 » « capables » non intégrés, mais bien un peu moins de 150 000. Il faut certes mesurer le caractère approximatif de ces calculs, mais ils sont, me semble-t-il, assez frappants.

    Toutefois, le plus parlant est d’additionner le taux d’élèves effectivement entrés en 6e à la rentrée de 1958 avec le taux d’élèves capables qui n’y sont pas entrés, calculé entre avril et mai 1957. Cette année-là, première année sans examen d’entrée, il y avait 45% d’élèves en 6e. On peut donc calculer que 68% des élèves qui n’avaient pas redoublé leur CM2 avaient le niveau pour entrer en 6e. L’ordre de grandeur est donc de plus des deux tiers ! 

     

    La démocratisation des années 50 : le rattrapage de la puissance d'instruction de l'école primaire

    Ce chiffre assez important permet de contredire ceux qui considèrent que la massification est intervenue avec l’augmentation de l’âge de scolarisation obligatoire à 16 ans, intervenue un an après, en 1959. Comme le disent Guy Morel et Michel Delord, il y a « une progression régulière et une démocratisation notable de l’accès au secondaire de la fin de la guerre aux années soixante. »3 Plus encore, cette progression et cette démocratisation n’épuisent pas le vivier d’élèves au niveau du secondaire. En cela, on peut affirmer que l’aptitude de l’école communale de l’après-guerre à instruire tous les élèves était supérieure à la capacité du système scolaire et de la société dans son ensemble à leur faire continuer leurs études.

    L’école était en quelque sorte plus « démocratique » que la société et la période courant de 1945 à 1959 ne fut en quelque sorte que le rattrapage, par le secondaire et le Cours Complémentaire (devenu CEG en 1959), de la puissance d’instruction du primaire élémentaire. Les causes de cette démocratisation sont donc très différentes de la démocratisation du bac, survenue par la suite, qui fut le fruit de la création des bacs professionnels, combinée à une baisse d’exigence dans les corrections.

     

    Les classes de fin d'étude : du temps pour rattraper le niveau

    Mais ces deux-tiers d’élèves au niveau de la 6e doivent être encore pondérés par la proportion d’élèves qui, à 11 ans, n’avaient pas le niveau pour entrer en 6e, mais restaient en Classe de fin d’études primaires jusqu’à 14 ans pour y tenter de décrocher le Certificat d’études primaire. Tous ne l’obtenaient pas, et il faut supposer que la plupart des diplômes de « Certif’ » était obtenu par les fameux 23% d’élèves de niveau 6e. Mais il est aussi possible que tous les élèves qui n’ont pas tenté d’entrer en 6e, alors qu’ils le pouvaient, n’ont pas non plus tenté le diplôme du CEP.

    En outre, d’après les chiffres postés par Pedro Cordoba4, 31,2% des filles et 22,3% des garçons nés entre 1937 et 1946 obtenaient le certificat d’étude. Si l’on considère que les élèves de Cours complémentaires et de 6e passant et obtenant ce diplôme constituaient l’exception, et non la règle (puisque le brevet les attendait en fin de cycle), il faut bien se rendre compte que le taux de réussite au CEP en 1957 excédait les 23% de « capables » non intégrés. On peut donc imaginer une proportion supérieure au deux-tiers des élèves d'une classe d'âge ayant soit le niveau sixième, soit le niveau du Certificat de fin d'études.

    Concrètement, en Classe de fin d’études se côtoyaient :

    • les élèves qui auraient pu aller en 6e mais se contentaient d’obtenir le Certificat d’étude, pour la plus grande partie d’entre eux ;
    • ceux qui n’avaient pas eu le niveau en temps voulu mais parvenaient tout de même à obtenir eux aussi le CEP,
    • la grosse vingtaine de pourcents d’élèves qui n’obtenaient aucun diplôme5 (voir tableau de Pedro Cordoba), dans lesquels il faut compter les quelques pourcents de ceux qui auraient pu l’obtenir mais ne l’ont, encore une fois, pas passé.

    Pour expliquer la capacité à réussir le certificat d’étude quelques années après avoir échoué à l’examen de 6e, ou bien ne pas l’avoir présenté à cause d’un niveau insuffisant, rappelons que bien souvent, la Classe de fin d’étude était couplée avec le Cours supérieur, classe destinée à préparer les futurs élèves des Cours complémentaires. Les manuels étaient bien souvent communs, ainsi que les programmes.

    Bien sûr, il est très probable que certains élèves ne pouvaient suivre un tel rythme. Pour ceux-là, les classes post-élémentaires de l’école primaire servaient surtout à attendre 14 ans, âge légal de fin de scolarité depuis 1936. Mais pour les autres, c’était le moyen de suivre un enseignement de grande qualité, susceptible de leur faire acquérir les connaissances nécessaires à l’obtention du Certif’. 

     

    ***

     Deux observations pour finir.

    Tout d'abord, il faudrait comparer le nombre des élèves de 1957 suffisamment instruits pour passer en 6e, ou obtenir le CEP dans la foulée, avec le nombre d'élèves actuels incapables de suivre correctement un cours de collège.

    Ensuite, il est plaisant d'imaginer une grande enquête proposant aux élèves actuels les examens d'entrée en 6e et les épreuves du certificat d'étude de l'époque, dans des conditions permettant véritablement la comparaison cette fois6. Même après une année de bachotage qui aborderaient les programmes de CM2 de 1945, il n'est pas du tout sûr que plus des deux-tiers des élèves actuels réussissent.



    1Michel Delord, « Note technique sur la 'massification' », 2004, URL : http://michel.delord.free.fr/massif.pdf
    2Alain Girard, « L'entrée en classe de sixième », Population, 13e année, n°4, 1958 pp. 687-688, URL : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1958_num_13_4_5740
    3Michel Delord et Guy Morel, « Lire, écrire, compter. La pédagogie oubliée », 2006URL: http://www.slecc.fr/GRIP_buisson/01buisson-intro.pdf, p. 17
    4Pedro Cordoba, « Faire l’économie des diplômes-3 : Monsieur Maurin bouleverse la science », 2013, URL : http://pedrocordoba.blog.lemonde.fr/2014/01/05/monsieur-maurin-bouleverse-la-science/
    5Pedro Cordoba, ibid.
    6Michel Delord, "Connaissances en français et en calcul des élèves des années 20 et d'aujourd'hui. Bilan partagé ?", 2003 , URL : http://michel.delord.free.fr/cep96.pdf

  • Commentaires

    1
    Lundi 28 Avril 2014 à 15:36

    J'ai pu prendre connaissance en juillet dernier des épreuves de l'examen d'entrée en 6 ème  de Burkina Faso passé et réussi par une fillette que je parraine là-bas et j'ai eu honte pour notre école française.

    Il y avait même une épreuve de géographie au cours de laquelle il fallait tracer une carte du pays à main levée avant d'y ajouter le nom des régions et des villes principales.

    J'avais envoyé le texte de la dictée et des questions qui suivaient à un professeur de français de chez nous en train de corriger le Brevet qui m'a dit "Je t'en prie, ne retourne pas le couteau dans la plaie !"

    2
    Lundi 28 Avril 2014 à 15:53

    À la campagne, c'était très souvent le pater familias qui s'opposait au passage en 6e du fiston. On avait besoin de lui à la ferme. Il continuait l'école jusqu'à ses 14 ans révolus, réussissait son certificat d'études et devenait "aide familial", non payé jusqu'à ses 16 ou 18 ans (je demanderai ce soir), ne cotisait donc pas à la retraite et se retrouvait 50 ans plus tard, n'ayant pas le droit de bénéficier de la retraite pour "carrière longue"... Mais ça, c'est une autre histoire.

    3
    Lundi 28 Avril 2014 à 16:01

    J'ai le même à la maison !

    Mais quand il était en Fin d'études 1 ère année, le maître du village a pris son bâton de pèlerin, s'est rendu à la ferme et a plaidé pour qu'à la rentrée suivante il entre au Lycée Agricole en classe de 4 ème.

    Et par la suite, il a laissé la ferme durant 2 années scolaires pour passer un diplôme universitaire de Théologie.

    4
    rudolf bkouche
    Lundi 28 Avril 2014 à 16:10

    Et encore tu restes sur le quantitatif. il faudrait aussi regarder les contenus d'enseignement. 

    J'ai fait travailler des étudiants d'une licence préparant de futurs professeurs d'école ou de lycée professionnel sur des ouvrages de CM2 et de Cours Supérieur des années trente et quarante. Ils ont trouvé que certains chapitres étaient bien difficiles, et il est vrai que les problèmes de mélanges et de pourcentages sont devenus difficiles pour les élèves de collèges d'aujourd'hui. 

     

    5
    Lundi 28 Avril 2014 à 17:42

    J'ai travaillé à l'école primaire sur du papier millimétré, pour résoudre, par exemple, par des graphiques, des problèmes concernant des trains et des cyclistes .

    J'ai aussi fait de l'arithmétique sur des problèmes de partages inégaux. Autant vous dire que l'algèbre a semblé facile après ça !

    Additionner, multiplier, diviser des fractions, c'était aussi au menu.

    6
    IF_THEN_ELSE
    Lundi 28 Avril 2014 à 17:54

    En 1957, il n'y avait ni télé, ni ordinateur ni même de calculette. Les écoles n'étaient pas mixtes.  On était assez souvent frappés par nos maîtres.  C'était tellement mieux que les étudiants se sont révoltés 10 ans plus tard.

    7
    Lundi 28 Avril 2014 à 18:24

    Désolée, mais mon école était mixte, mon lycée était mixte, et nos instituteurs ne cognaient pas : le directeur, mon père, y veillait!

     

    les clichés ont la vie dure.

    8
    Lundi 28 Avril 2014 à 18:51

    Retraitée, j'ai enseigné les partages inégaux au CM1 ...

    Les enfants aimaient beaucoup.

     

    IF, j'e suis allée à l'école primaire durant ces années 1957 et jamais je n'ai été tapée ni n'AI  vu qui que ce soit recevoir des coups de règle sur les doigts.

    C'était en banlieue parisienne.

    9
    Lundi 28 Avril 2014 à 18:58

    Je suis arrivée trop tard aussi pour voir des instituteurs qui frappaient (née en 1957). Ma sœur a eu une institutrice de CP, dans une école de filles, qui terrorisait ses 45 petites élèves. Bizarrement, c'était aussi quelqu'un qui avait un taux d'échec du CP très supérieur à la moyenne de l'époque (1965)...

    Retraitée et Sapotille, dans notre école, les CM2 vont aussi faire des partages inégaux en fin d'année...

    10
    Yves
    Lundi 28 Avril 2014 à 20:13

    Je suis né en 1968, et mon institutrice de CE1 donnait es coups de règles en fer sur les doigts. Aucun rapport avec l'existence d'un concours d'enrée en sixième ou non, donc.

    11
    Lundi 28 Avril 2014 à 20:43

    Merci pour les témoignages. 

    Effectivement, Yves, je crois qu'il n'y a pas de rapport.

    12
    INSEE
    Mardi 29 Avril 2014 à 19:14

    Bonjour à tous!

    En consultant le site de l'INSEE dans la rubrique "Pour les générations les plus récentes, les difficultés des adultes diminuent à l’écrit, mais augmentent en calcul ", je vois un tableau:

    J'en conclus que le nombre d'illettrés a diminué.

    Ce qui montre que le système a quand même progressé dans ses finalités initiales.

    Nos vieilles instits de 1957  y ont certainement contribué, mais elles ne sont pas les seules. Les résultats après 1968 ne sont pas mauvais!

    Alors, est-ce vraiment raisonnable de comparer deux époques sur le plan éducatif aussi différentes que les années 50 quand les paramètres socio-économiques sont incomparables (espérance de vie: 60 ans pour H, reconstruction, plein emploi, le Franc plus ou moins fort, l'Europe en construction, les mères à la maison...)  avec notre époque actuelle (espérance de vie mondialisation, crises, immigrations, chômage etc...).

    La nostalgie-cul-cul-la-praline ne nous fera pas avancer avancer!

     

     

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    13
    Corbin
    Mardi 6 Mai 2014 à 18:26

    Je suis sorti de l'école en  1946 avec mon certif ( 1er du canton )et je savais extraire une équation résoudre des problème de géométrie. J'ai travaillé chez mes parent jusqu'à 22 ans sans salaire , seulement une vache pour notre mariage.


    Un jour ma fille c'était en 1975 revient de l'école avec un problème  de vélo et piéton que j'ai pu résoudre malgré le temps écoulé depuis mon certif. Le comble, la prof de math n'a pas su le résoudre. elle l'a fait par algèbre.

    14
    Françoise
    Mardi 13 Décembre 2016 à 16:46

    je suis née en 1957.

    dans votre analyse un peu plus haut vous n'évoquez pas le phénomène suivant :

    à mon époque et à la fin du cm2 il existait 3 filières :

    - 10 pour cent des meilleurs élèves allaient au lycée en 6ème et c'était vraiment les très bons élèves

    - le gros de la troupe passait en 6ème au collège

    - les (environ) 10 pour cent d'élèves éprouvant de grosses difficultés allaient en classe de fin d'études devenues après 6ème et 5ème de transition et débouchant sur les collèges d'enseignement technique préparant un C.A.P.

     

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