• Enseigner "les" histoires de France

     

    Un cours d'histoire de la France :

    "Là, tu vois, c'est l'ancien duché de Lorraine, gouverné par un ancien roi de Pologne."

     

    La saillie de Nicolas Sarkozy sur les Gaulois, censés être les ancêtres de tous les Français, anciens ou nouveaux, aura eu au moins le mérite de diffuser cette nouvelle auparavant peu médiatisée : eh non, les Gaulois ne sont pas nos "ancêtres" !

    Ou seulement une petite partie d'entre eux, avec les Francs, les Romains, et les innombrables vagues de peuplement qui se sont déversées sur cette péninsule extrême-occidentale du continent eurasien.

    Que faire alors avec nos chères têtes blondes (le blond des Gaulois ?) en cours d'histoire ?

    Il me semble qu'il serait utile de faire la liste DES histoires de France qu'il est possible et nécessaire d'enseigner, afin d'y voir plus clair.

     

    1/ Exit l'histoire de "France"...

    La France a une "histoire de France". "De France", c'est-à-dire française, comme on dit un vin d'Alsace ou mieux, un roi de France. Il y a quelque chose de la monarchie dans cette construction sans article défini. L'histoire est "de France", comme pour identifier une série d'événements, d'état sociaux, économiques, politiques et culturels, à une Nation. Histoire et Nation ne feraient qu'une dans le choix des mots pour les dire. 

    Il n'y a aucune raison d'accepter telle quelle l'histoire de France telle qu'elle a été façonnée depuis des siècles. Les progrès historiographiques sont quotidiens, notamment sur la période gauloise : pourquoi en rester à l'image qu'en ont dressé, à leur époque, les Lavisse et autres Malet-Isaac ?

    Cela ne veut pas dire que tout est à jeter. Tout n'est pas subitement devenu obsolète. Au niveau primaire, où l'aspect explicatif de la discipline historique ne peut pas être mis au premier plan, on peut imaginer que des programmes d'Histoire rénovés rejoindraient sur de nombreux points le contenu des manuels d'autrefois. 

     

    2/ L'histoire "de la France"

    En revanche, la France est une réalité très importante dans la vie des élèves, et ce dès l'école primaire. Plus que l'Europe, plus que le monde, la France est l'échelle majeure à laquelle s'entendent les conversations familiales, les échos de l'actualité dans les cours de récréation, etc. C'est aussi une des principales appartenances des jeunes élèves, presque aussi fondamentale que l'appartenance familiale. 

    Il est donc nécessaire de passer beaucoup de temps à dépeindre et expliquer la formation de la nation Française depuis le Moyen-Âge, sauf à vouloir se priver d'un point de départ intuitif évident. Conquêtes, vicissitudes de l'unification et des sécessions, constitution des emblèmes et des institutions qui font aujourd'hui la nation français, tout cela doit être très présent dans les livres et les cours d'histoire. 

    Pour autant, ce même souci et des connaissances intuitives des élèves débouche naturellement sur la nécessité de prendre en compte les autres échelles et les autres espaces qui leur sont familiers : le monde, les autres continents et les pays plus "exotiques", la commune où se trouve l'école, les endroits emblématiques de la France et des autres pays.

    Impossible donc de se contenter d'une histoire franco-centrée.

     

    3/ L'histoire de "la France" d'avant la France 

    Avant le Moyen-Âge, il est anachronique de parler de "la France". Il serait bien évidemment absurde de ne pas aborder l'histoire de ce territoire, que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de France. Des continuités sont évidemment à l'oeuvre entre les deux. En outre, il est très intéressant de justement pouvoir faire comparer un territoire qui correspond à une nation avec le même territoire quand il passait d'empires en royaumes, de dominations en dynasties, de morcellements en assemblages plus ou moins prémonitoires. 

    Notre territoire péninsulaire, lieu de passages et d'arrivées, a la chance d'avoir justement vu passer une quantité impressionnante de peuples différents, et d'avoir connu des configurations politiques et territoriales très variées. 

    Il serait dommage de jeter cette échelle aux orties aux époques où elle ne correspondait pas à une seule unité politique. Il faut au contraire faire de ce territoire une sorte de boîte de Petri où l'on peut voir se jouer un bout de l'histoire du monde.

    Ainsi, s'il est souhaitable d'enseigner des éléments d'histoire globale aux élèves, il faut le faire AUSSI à l'échelle du territoire français. 

     

    4/ L'histoire "des Frances"

    Toute la difficulté est de ne pas faire de cette bipartition temporelle (avant la France / pendant la France) le scénario d'une destinée nationale.

    Pour cela, il convient de mettre l'accent sur la persistance des mouvements centripète après la constitution de l'Etat français. Régionalismes, résistances, frontières, territoires francs sont des objets historiques à convoquer : l'histoire locale doit être l'antidote de la tendance naturelle à voir dans toute évolution un destin. 

    Les "petites patries", autrefois enseignées pour renforcer le sentiment national, doivent être enseignées aujourd'hui pour mettre en perspective et relativiser l'histoire de la "grande patrie" qu'est notre pays. 

    Les régions frontalières sont très facilement exploitables dans ce dessein. On peut imaginer insister sur les moments de l'histoire de la France où la région des élèves n'était pas "dans la France". Pensons au pays catalan, à la Corse, aux villes frontalières, aux anciens duchés et royaumes qui ont côtoyé un temps le royaume de France.

     

    5/ "L'histoire de France", malgré tout ?

    Cependant, on ne pourrait que regretter que l'histoire de nos arrières grands parents, ce "roman national" qu'ont tenté de rédiger Lavisse et ses collaborateurs, ne trouve pas sa place dans les programmes d'histoire. 

    En effet, "l'histoire de France" est encore présente dans l'histoire de la France d'aujourd'hui. Dans les débats d'actualité, dans les polémiques, dans la question identitaire, dans le discours d'hommes politiques droitiers qui veulent affirmer leur image d'homme de bon sens. 

    En cela, il serait utile de mettre en perspective l'histoire actualisée de la France, des "Frances", de la France d'avant la France, par ce dernier ingrédient. La légende dorée de la Nation française, les grands hommes, les grands événements, s'ils ne peuvent tous trouver place dans les programmes, doivent pouvoir être convoqués régulièrement. 

    Ils pourront servir de points de comparaison et de matériau pour la réflexion historiographique. 

    L'histoire de France doit pouvoir l'être l'ombre portée d'un véritable cours d'histoire moderne, rénovée et riche, mêlant dans un dosage savant histoires globale, nationale et locale. L'équilibre est dur à trouver, mais force est de constater qu'il n'est pas présent dans les programmes actuels.

    Nous avons tenté de dresser un rapide cahier des charges de programmes moins franco-français qui intègre pourtant l'histoire de la France. 

     

    PS. Permettons-nous de remarquer que ce vaste programme ne peut être accompli qu'à deux conditions : 

    - que le cours d'histoire ne commence plus au CE2, mais dès le CP (et l'on peut même commencer à distiller quelques connaissances historiques très simples en maternelle, sans forçage). 

    - que l'on fasse de l'école primaire le moment d'un premier parcours historique qui fasse le tour des connaissances, des échelles, des espaces et des époques que l'on peut aborder à cet âge. Pour cela, il faut augmenter la fréquence des cours d'histoire et la variété des objets historiques abordés (trop souvent, on s'attarde trop sur un nombre trop restreint d'objets historiques.) 


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