• La grammaire est morte. Supprimons la grammaire ?

    Symboles pour faire un vrai cours de grammaire (merci Phi!)

     

    La grammaire est morte. Supprimons la grammaire ?



    La grammaire n’a pas bonne presse ces derniers temps.

    Pour Michel Lussault, président du CSP, « la grammaire n’est pas un dieu ». Denis Paget, membre du CSP et co-rédacteur des programmes de français, conspue ce qu’il appelle une « grammaire d’étiquetage » qui consisterait à inculquer mécaniquement « de longues listes de nomenclature grammaticale ».

    Les conséquences de cette remise en cause sont radicales. Il faut les contester point par point.

     

    1) La leçon de grammaire disparaît en tant que telle. On n’étudie pas une notion grammaticale directement, pour elle-même, mais à l’intérieur d’une activité plus globale, d’écriture ou de lecture. Une progression séparée de grammaire devient donc impossible.

    Cette disparition est justifiée par une vision caricaturale de ce qu’est une leçon de grammaire. Denis Paget parle « d’un apprentissage abstrait et fragmentaire des règles sous la forme "énoncé de la règle et exercice d’application" ».

    Or, cette forme de leçon est un dévoiement de la grammaire traditionnelle, qui, rappelons-le, faisait découvrir la règle à partir d’un ou de plusieurs exemples. La leçon était inductive et avait pour point de départ la langue elle-même.

    En outre, le cours de grammaire n’était pas toujours prescriptif, comme le laisse entendre le mot « règle ». Bien souvent, il était descriptif. On parlait volontiers de la grammaire comme de « l’histoire naturelle » du langage.

    Si des cours de grammaire purement prescriptifs sont donnés de nos jours, ce n’est pas la faute de la grammaire elle-même, mais celle d’une dégradation des méthodes pédagogiques.

    L’ironie est que les rédacteurs de ces programmes veulent accentuer la partie manipulatoire et empirique de l’étude de la langue, en oubliant que la leçon de grammaire qu’ils rejettent est elle-même empirique et manipulatoire. Seulement, celle-ci ne s’attardait pas en chemin et n’hésitait pas à mettre un mot sur les choses. On n’ose imaginer l’ennui qui guette les futurs élèves après 6 ans de manipulations fastidieuses.

    Autre ironie : le fait qu’en cycle 2, on réduise l’étude de la langue à l’orthographe grammaticale, c’est-à-dire à la dimension la plus prescriptive de la grammaire : les accords, la conjugaison du verbe avec son sujet, etc. Quelle image garderont-ils d’une matière pleine de chausses-trappes et purement dogmatique ?

     

    2) Les notions de « grammaire de phrase » (la grammaire traditionnelle, comme on en faisait jusque dans les années 80) sont beaucoup moins nombreuses.

    Avec les nouveaux programmes, on en restera jusqu’en 6e à des notions très générales.

    – les déterminants

    On ne distinguera plus entre articles et adjectifs déterminatifs (ou « déterminants » : possessifs, démonstratifs, indéfinis, numéraux).

    – les compléments

    Ceux-ci ne seront pas désignés par leur sens (objet, circonstance, lieu, temps, cause, etc.)

    – les adjectifs

    Le terme « qualificatif » est absent. Mais on ne peut même pas dire que les rédacteurs des programmes ont choisi ici aussi d’en rester à des concepts généraux. Il s’agit simplement d’assimiler « adjectif » et « adjectif qualificatif », dans un raccourci proprement sidérant !

    Notons au passages que les programmes de langue vivante du même cycle autorisent l’usage des étiquettes « articles », « adjectif qualificatif », « possessif », etc. Autant pour la cohérence des programmes...

    Dans une volonté de simplification et d’étalement de « l’étude de la langue », le CSP a donc choisi de commencer par les termes plus généraux. On aura bien le temps pour les détails !

    Ce faisant, on vide la grammaire de tout son sens. Au lieu d’identifier un adjectif (ou déterminant) possessif, et donc d’apprendre à le repérer dans un énoncé et d’apprendre à s’en servir à bon escient, on en restera encore et toujours au terme fourre-tout de déterminant.

    Or, si l’on n’entre pas dans les détails, les élèves ont tendance à ne retenir que le plus petit commun dénominateur entre les différents déterminants, à savoir que ce sont de « petits mots » qui précèdent le nom. Aucune utilité pour l’écriture ni pour la lecture ! Et que de confusions sont rendues possibles : avec le pronom personnel précédant le verbe (« il les trouve »), entre les différents types de déterminants...

    Il en va de même pour la notion de complément, qui ne veut plus rien dire, à part qu’il existe un vague lien entre deux mots, dont l’un précise le sens du premier. Sachant que l’on peut dire de tout mot de la langue qu’il précise le sens d’un autre mot, l’élève est bien avancé ! Commencer par faire comprendre cette notion avant de préciser les types de complément est de bonne méthode. Mais s’arrêter en chemin pendant si longtemps reviendra à enlever toute utilité pratique et intellectuelle à ce concept.

    Pourtant, l’étude de la notion d’objet de l’action est si formatrice pour la lecture, quand il s’agit de lire des phrases un peu complexes, et si éducative pour le raisonnement ! Et que dire des différentes circonstances de l’action, dont les intitulés parlent d’eux-mêmes : cause, conséquence, but, lieu, temps, moyen, manière... Ces catégories, si importantes pour la pensée et l’expression, seraient abordées seulement en 5! Les étudier ainsi, en une seule fois, sans mise en place progressive, sans familiarisation par étapes, c’est s’interdire de les enseigner correctement.

    Ainsi, contrairement à ce qu’affirme Denis Paget, la « grammaire d’étiquetage » n’est pas derrière, mais devant nous. « Entr[er] dans le détail des classes de mots et des structures syntaxiques », c’est justement ne pas se contenter d’étiqueter la langue, mais en comprendre le sens pour mieux l’utiliser.

     

    3) Les seules gagnantes de cette chasse aux sorcières sont les notions issues de la linguistique moderne (des années 70 à nos jours) : cohérence textuelle, connecteurs, détermination, types de discours, expansions du nom, champs sémantique et lexical...

    Reconnaissons aux rédacteurs des programmes la relative sagesse d’avoir lié les notions de grammaire de texte (les liens qui existent entre les phrases) à des exercices d’écriture. On échappe au paradoxe qui consisterait à proscrire le format de la leçon pour la grammaire de phrase et à le permettre pour la grammaire de texte.

    Mais ce choix n’est pas exempt de contradiction. S’entraîner à écrire un texte cohérent n’est pas en effet une manière « d’étudier la langue ». Pourquoi alors inscrire ces notions dans cette partie du programme ? Faut-il enseigner le nom de ces phénomènes linguistiques ? On ne voit pas en quoi le terme de « connecteurs » serait plus parlant que celui de « conjonction » ou « d’adverbe ». On risque de remplacer une nomenclature injustement décriée par un jargon à la mode.

    Autre emprunt à la linguistique moderne : la manière dont l’élève est censé savoir identifier les natures et les fonctions des mots et des groupes de mots. Concrètement, dans le meilleur des cas, l’élève devrait être capable de désigner un déterminant ou un « groupe » de mots complément, sans jamais savoir quel est son sens !

    Pour ce faire, on conseille de faire faire des exercices de « manipulation ». Pour les compléments, il s’agira de les déplacer, supprimer, pronominaliser. Pour les natures de mots comme les déterminants, les noms, les adjectifs (les adjectifs qualificatifs, donc), les pronoms, les verbes et les groupes nominaux, on ajoutera des exercices de remplacement, encadrement, réduction et expansion.

    Inutile de dire que les élèves se perdront parmi tous ces critères ! Il faut les mémoriser, et mémoriser les combinaisons qui correspondent à telle ou telle nature de mot ! L’effort de mémoire à fournir est considérable et les confusions possibles innombrables. Les élèves sont censés procéder à ces manipulations nombreuses en ayant au préalable choisi celles qui sont pertinentes : difficile sans avoir à l’avance une idée de la nature recherchée !

    Ensuite, ils doivent décider de la validité de leur hypothèse selon un critère d’acceptabilité, que les programmes citent explicitement. Par exemple, si l’on peut dire « ne... pas » autour d’un mot, cest que cela doit être un verbe. Si « dans la lune » est supprimable, c’est que ce n’est pas un sujet. Ces manipulations supposent une grande familiarité avec la langue, et les élèves n’en sont pas là en cycle 3.

     Ces exercices sont donc inopérants quand il s’agit de désigner la nature ou la fonction d’un mot, en tout cas au niveau primaire.

    ***

    Toutes ces dérives ne vont pas apparaître tout d’un coup en 2016. Ces projets de programmes entérinent la situation existante. Mais elles enfoncent encore le clou ! Ce sont des décennies de dégradation de l’enseignement de la grammaire qui trouvent ici leur point d’aboutissement : une dilution extrême et une perte de sens généralisée.

    Au point où l’on en est, si l’on était un peu paradoxal, on en viendrait à souhaiter la suppression pure et simple de l’enseignement de la grammaire. Telle qu’elle est et telle qu’elle sera enseignée, c’est vrai : la grammaire ne sert pas à grand chose.

    Mais soyons plus optimistes ! Peut-être le CSP reviendra-t-il en arrière et prendra-t-il trois décisions qui permettraient, non pas de garantir un enseignement de la grammaire réel et utile pour tous, mais au moins de le rendre possible chez certains enseignants :

    Ne pas interdire leçon et progression de grammaire. Il reviendra à l’enseignant de préparer ou de remobiliser ces apprentissages dans des activités globales.

    Laisser l’enseignant enseigner librement la manière de reconnaître les natures et les fonctions grammaticales, par des manipulations ou bien par une réflexion sémantique et syntaxique sur le choix et l’ordre des mots.

    Supprimer de la partie « Étude de la langue » les notions issues de la linguistique moderne. Les enseignants seront chargés de faire progresser leurs élèves en expression orale et écrite dans des exercices ad hoc, sans lien obligatoire et systématique avec les leçons de grammaire.

     

    EDIT : M. Lussault me fait remarquer que je le cite de manière incomplète. Je corrige donc :

    La grammaire n'est pas un dieu, mais un moyen d'accéder à la langue écrite et orale.

    Je ne peux que souscrire à la fin de cette remarque. Cependant, je ne peux être d'accord avec le début : la grammaire n'est un dieu pour personne. Pour les défenseurs de la grammaire, elle est bien d'abord un "moyen d'accéder à la langue écrite et orale".

    J'ajouterais pour ma part qu'elle est aussi un outil de structuration logique de l'expression et une propédeutique à la réflexion logique.

    Cependant, la grammaire telle qu'elle est enseignée actuellement, et a fortiori telle que le sera à partir de 2016, a perdu cette puissance de structuration et d'explication.

    Petite anecdote : des parents d'élèves à qui j'expliquais ce que j'entendais par grammaire traditionnelle, m'ont confirmé que leurs enfants en primaire ne comprenaient rien aux critères de distribution utilisés pour l'analyse grammaticale.

    De fait, CETTE grammaire ne sert à rien.


  • Commentaires

    2
    Dalila
    Jeudi 14 Mai 2015 à 21:29

    Bonjour


    Enseignante depuis 4 ans après avoir exercé pendant 10 ans un autre métier, j'ai été effrayée par l'état de l'école et de ses pratiques, dès mon travail de préparation pour le concours. Paradoxalement, j'ai profité pleinement des cours de l'organisme à distance fort cher que j'avais choisi. Non pas que je les trouvais intéressants mais j'ai vite compris qu'ils rentraient dans le moule de ce que l'on attendait de moi pour réussir le concours. Ensuite, pendant deux ans, le temps d'être titularisée puis d'être inspectée, j'ai tenu bon en appliquant les méthodes catastrophiques que l'on m'imposaient. J'avoue ne pas être fière de ce que j'ai enseigné ces deux années. L'année dernière, c'était un peu compliqué car je complétais des collègues à temps partiel. Cette année, par chance, j'ai eu ma classe. Des CE2/CM1. Je travaille avec les ouvrages (non publiés) du GRIP. Parfois, je puise chez Marc Le Bris. Mes élèves avaient un niveau extrêmement faible en début d'année, en particulier les CM. Je ne m'étends pas sur l'enseignement qu'ils ont reçu auparavant. J'ai récupéré des cahiers, c'est consternant. Je fais de l'analyse grammaticale et des dictées tous les jours. Je suis le manuel du GRIP CE2 pour toute la classe. Les CM n'ont pas les bases pour suivre celui de CM1. Cela leur a été très bénéfique. J'utilise un fichier d'expression écrite destiné à des Ce1 conçu par "Zaubette" sur le net (conseillé par une membre du GRIP). Mes élèves commencent à progresser mais je quitte l'école l'année prochaine. En grammaire, les CM n'avaient aucune base. Et en effet, tout était mélangé dans leur tête. Pour eux, mon/le/un/les étaient des déterminants. Enfin dans le meilleur des cas. Pour beaucoup, ça faisait partie du groupe nominal qu'ils confondaient avec le sujet! D'ailleurs, quand un groupe nominal comprenant un adjectif qualificatif est sujet, si je leur demandais la nature de l'adjectif, ils me répondaient "sujet".  La seule chose qu'ils avaient retenu de l'année dernière, c'est qu'on dit "quoi" pour trouver le COD...Maintenant ils ont compris la notion "d'objet" de l'action, ils savent repérer un attribut, distinguent complément de verbe et complément de nom. Bien entendu, il y a encore souvent des erreurs, mais ils ont beaucoup progressé. Et comment prouver que s'ils écrivent enfin des phrases correctes (avec une syntaxe correcte et du sens!), c'est peut-être grâce à l'étude structurée de la grammaire? Me croira-t-on rue de Grenelle si je dis que mes petits de 8/9 ans en réclament, tout autant que la dictée quotidienne? Qu'en début d'année je me battais pour avoir un minimum de doigts levés pour la correction des exercices et que maintenant je dois prendre garde à tous les interroger sous peine d'en entendre râler??? Je ne comprends pas pourquoi on veut tout simplifier, tout faciliter. Les enfants n'aiment la facilité qu'en première instance. Ensuite, ils s'ennuient.  Je reste convaincue que l'analyse grammaticale les aide à développer leur capacité d'analyse dans tous les domaines. Je me refuse à appliquer ces programmes. Malheureusement, ça ne sera pas le cas de beaucoup d'enseignants. Mes enfants, même s'ils ne s'en rendent pas encore compte, ont la chance que je puisse leur offrir ça!

    3
    Babiole
    Lundi 15 Juin 2015 à 10:47

    J'ajouterais une utilité à la grammaire : l'apprentissage des autres langues. Difficile aujourd'hui de faire l'impasse sur les langues étrangères, mais comment les apprendre si l'on n'a pas assimilé la grammaire ? Impossible d'apprendre une langue à déclinaison si on ne sait pas distinguer l'attribut du sujet du COD, de maîtriser les conjugaisons étrangères si on ne connaît ni leur forme, ni leur emploi dans sa langue !


    Remarque subsidiaire : j'ai fait de l'analyse grammaticale en quantité en primaire et au collège, dans les années 90 : le programme des enseignants ne coïncide pas toujours avec les programmes officiels ! Je considérais l'analyse grammaticale comme un jeu et sans elle je n'aurais peut-être pas pu apprendre 7 ou 8 langues étrangères par la suite...

    4
    Lundi 15 Juin 2015 à 15:28

    Très bonne remarque ! 

     

    5
    JCP
    Mercredi 9 Septembre 2015 à 11:49

    Comment apprendre l'Allemand (ou le Latin, le Russe, etc.) sans connaître la grammaire ?


    Les désinences sont impossibles lorsqu'on mėconnaît la grammaire...


    Hommage aux professeurs d'Allemand qui sont obligés de débuter leur enseignement en expliquant à leurs élèves comment distinguer sujet/COD/COI/COS/CC/Complément du nom...


    Il fut un temps où les profs d'Allemand s'appuyaient sur la grammaire française pour initier leurs élèves au fonctionnement de la langue allemande.


    Aujourd'hui, à la lecture des programmes, et a fortiori des futurs programmes 2016, c'est quasiment l'inverse qui prévaut !


    On marche sur la tête...


    Certes, si l'Allemand ou le Latin déclinent dans l'enseignement, le problème s'estompera de facto... 

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