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    Précision : je me permets ce billet non pédagogique pour livrer mes réflexions sur le hashtag de Twitter #jesuisenterrasse. Je ne l'ai pas inventé : ce privilège revient à Gilles Ciment, ancien directeur de la Cité Internationale de la Bande-Dessinée d'Angoulême, qui a posté dimanche 15/11 une bannière parodiant le "Je suis Charlie" de janvier dernier. Je ne suis même pas le premier à avoir retweeté cette bannière. Mais c'est moi qui l'ai transformée en hashtag. Depuis, des centaines de messages le mentionnant sur Twitter ont été postés. 

    Dès ce moment, je me suis posé des questions sur la légitimité de ce mot d'ordre.

     

    En cette période post-attentats du 13 novembre, une information chasse l'autre. Il en va de même pour le réactions collectives : terreur, solidarité, colère, analyse politique, et même humour. #jesuischien remplace #jesuisenterrasse.

    À peine le mot d'ordre "Je suis en terrasse" commence-t-il à passer de mode que des voix s'élèvent pour le critiquer. Je pense aux articles de Sarah Rubato sur Médiapart et de Bérengère Parmentier dans Libération.

    Moi-même, au moment de poster ce hashtag, j'étais partagé entre le désir de dédramatiser la situation par l'humour et la dérision, la volonté d'affirmer une part de mon identité française, et la peur de donner des arguments à ceux qui croient à un "choc des civilisations".

    Mais il me semble que ce mot d'ordre avait, malgré tout, son utilité, et une utilité toute autre que chauvine.

     

    Plus qu'un symbole : une institution

    En effet, comme le suggère Sarah Rubato, la terrasse est une institution parisienne. Pas seulement un lieu, mais un ensemble de valeurs.

    Il n'est que voir l'expression "être en terrasse". On ne dit pas "boire un coup à la terrasse" ou "sur la terrasse d'un café". "En terrasse" est une expression lexicalisée et figée, qu'il est difficile de transformer. On ne dit d'ailleurs pas qu'on est en  terrasse si l'on boit un coup sur la terrasse d'un particulier. On dit en revanche "se faire une terrasse", comme on se fait un ciné ou un resto. Être "en terrasse", c'est plus qu'une activité ou une localisation : c'est un état particulier, d'ailleurs très bien décrit par Sarah Rubato.

    Certes, Daesh a eu beau jeu dans son communiqué post-attentats d'affirmer avoir visé un mode de vie présenté comme typiquement français. Mais après tout, rien ne permet d'affirmer que le choix du lieu des attentats, le quartier République, connu pour son animation, et ses terrasses, ait été le fruit du hasard. Il est certes facile de tirer au jugé parmi les buveurs assis en terrasse. Toutefois, la vulnérabilité de la cible n'exclut pas que sa portée symbolique ait déterminé son choix par les terroristes.

     

    Mythologies de la terrasse

    Mais, dira-t-on, c'est justement parce que Daesh vise un symbole parisien (et donc français, quoi qu'on pense du centralisme de notre pays) qu'il faut prendre de la distance avec ce symbole.

    On peut avancer, par exemple, qu'il n'y a pas que les Français qui sachent prendre du bon temps autour d'un verre entre amis : nos amis libanais, maliens ou camerounais n'aimaient-ils pas la vie ?

    On peut montrer le caractère profondément "bobo", ou "hipster" de cette pratique sociale dans un quartier comme le quartier République. La terrasse serait le cache-misère des différences sociales qu'on veut ne plus voir dans l'hyper-centre parisien. 

    Et que dire de l'apologie du plaisir, qui ne serait que l'alibi de "l'hyper-consommation" ?

    Tous ces arguments sont audibles, sinon convaincants. Il est bon que certains d'entre nous les fasse entendre. En temps de terreur, la voix critique de la raison doit être entendue. 

    Mais il me semble qu'on peut aller au-delà d'une déconstruction, à la Roland Barthes, du "mythe" de la terrasse.

     

    Un mot d'ordre épicurien

    On peut critiquer le recours au repli identitaire face à la terreur. Mais il y a deux types de replis. Il y a le rappel d'une mythologie nationale martiale et xénophobe. Un #jesuisjeannedarc aurait été éminemment condamnable.

    Mais quel élément de l'identité française met-on en avant avec #jesuisenterrasse ? Le plaisir, la sociabilité, le bon temps, la conversation : autant de caractéristiques qu'on associe depuis des siècles à la société française, qui fondent l'image qu'en ont les autres et l'image qu'elle se fait d'elle-même. Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine, Voltaire : ces auteurs n'ont rien de particulièrement martial et ce ne sont pas les personnages les plus appropriés pour justifier un choc des civilisations, eux qui ont construit l'idée même de tolérance.

    Ce n'est donc pas parce que la France n'est pas qu'une gigantesque terrasse, et qu'il n'y a pas de terrasse (ou équivalent) qu'en France, qu'il faut rejeter cette image d’Épinal.

     

    De l'usage des stéréotypes

    Grâce à ce stéréotype, nous sommes poussés à cultiver cet aspect de notre culture, à le chérir, à en faire une valeur. Quel mal y a-t-il à vouloir être le pays de l'épicurisme et du bonheur de vivre ? En quoi est-ce une arme honteuse contre le terrorisme ?

    Peut-être est-ce là le génie français que d'avoir réussi à opposer à la violence, non pas la colère, l'esprit de revanche, le "tous derrière le même drapeau", mais l'image d'amis prenant plaisir à vivre par une douce soirée de novembre. Imagine-t-on possible une dérive nationaliste due à une liberté guidant le peuple un verre de rosé à la main ?

    Les Belges postent en ce moment-même des images de chats pour déjouer l'attente et l'inquiétude du #brusselslockdown : le décalage et l'esprit de dérision propres à ce pays sont-ils d'affreux symptômes de nationalisme belge (dont on sait la fragilité actuelle) ?

    Il faut donc faire la part de la productivité symbolique des stéréotypes, et accepter de se laisser rassurer par ceux qui véhiculent des valeurs de paix et d'humanité. Ce n'est pas parce que les usagers des terrasses du quartier République étaient des hipsters que le plaisir qu'ils prenaient à être en terrasse doit être dévalué.

    Au contraire remercions les hipsters parisiens de nous rappeler que la vie vaut la peine d'être vécue si c'est une vie heureuse, où les plaisirs ont leur part.

     

     

     

     

     

     


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    Mes secondes ont maintenant commencé à pratiquer les activités de description, d'analyse et d'interprétation des textes. 

    Nous commençons L'Ecole des femmes. C'est l'occasion de synthétiser dans une fiche les 3 types de discours qu'on peut tenir sur un texte théâtral.

     


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    On a beau tenter d'expliquer ce que veut dire comprendre un texte, l'analyser, l'interpréter, les élèves ont du mal à savoir par quel bout prendre les devoirs qu'on leur rend. 

    Comment savoir ce qui a péché, ou au contraire ce qui a marché ?

    J'ai créé un système de badges leur permettant de savoir quel type  de lecteur ils sont. Ainsi, ils pourront (j'espère) se situer et savoir ce qu'il faut travailler pour progresser.

    PS : ce système suppose que les élèves ont des profils relativement invariables quant à leur approche des textes. Il me semble que c'est la cas, mais c'est évidemment discutable.

     


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    "Alors Agnès, comment est-ce que tu vois le monde quand tu seras grande?

    - L'amour libre et la fin du pouvoir patriarcal." 

     

    Faire lire des œuvres classiques en intégralité à des lycéens, c'est une gageure. 

    Mon talentueux collègue de http://lettresclassiques.fr a eu l'idée d'établir les plans des œuvres qu'il donne aux élèves : 

    Madame Bovary 

    La Princesse de Clèves

    Clairs, spirituels, explicatifs, ils permettent de comprendre le texte au fur et à mesure de la lecture. Surtout, ils mettent le pied à l'étrier pour commencer à interpréter. 

    Modestement, voici le plan de L'Ecole des femmes, que je vais donner à mes secondes à la rentrée. 

     

     

     


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  • Voici la version bêta de mon tableau de ceintures pour évaluer commentaires, dissertations et, plus généralement, les travaux de réflexion écrite en seconde. 

    Je n'en suis pas encore parfaitement satisfait. À faire évoluer en cours d'année. 

    Vous remarquerez les références à la rhétorique antique et à la hiérarchie des genres rhétoriques. 

     


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