• Du danger de numéroter les lignes

     

    Citation menaçant de faire la grève du bac si on n'arrête pas de la numéroter.

     

    S'il y a bien quelque chose que les élèves font quand ils citent un texte, c'est donner le numéro de la ligne où ils ont trouvé leur citation. 

    Mettre les guillemets, ils le font (souvent). Utiliser les deux points, ils le font, une fois sur deux. Analyser la citation, une fois sur quatre. Contextualiser la citation, une fois sur cinq.

    Mais dire que telle métaphore de Hugo se trouve à la ligne (sic) 23 du poème, ça, ils pensent à le faire !

     

    | Numéroter, c'est facile

    Pourquoi cet engouement pour les numéros de ligne ?

    Mais parce que c'est un travail simple à faire, mais qui demande de la minutie : surtout, ne pas oublier une ligne quand on compte ! Il donne l'impression d'accomplir un vrai travail !

    Il s'agit là de ce que j'appellerais un objectif-écran ("objectif-obstacle" était déjà pris...). 

    Il s'agit des "objectifs" que se fixent certains élèves, et qui sont pourtant secondaires au regard des véritables objectifs des exercices proposés par le professeur, à qui ils font "écran". Par exemple, le coloriage des cartes en géographie, tel qu'il a été raconté par Stéphane Bonnéry.

    En numérotant ses citations, l'élève se donne l'illusion de la rigueur, de la méthode et de la scientificité (chiffres obligent !) D'ailleurs, le simple fait de s'imposer de citer le texte est un de ces objectifs-écran (j'en ferai un article, un jour).

     

    | Numéroter, c'est inutile 

    Pourtant (et cela doit rester entre nous), nous professeurs, nous fichons comme d'une guigne de savoir le numéro de la ligne !

    C'est vrai qu'il y en a qui y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. Mais c'est sans doute justement parce qu'ils pensent donner aux élèves cette rigueur tant espérée. 

    Mais à ce compte-là, n'importe quelle consigne imposée et respectée par l'élève pourrait jouer le même rôle : souligner les titres d’œuvres, faire des alinéas en début de paragraphe (ces consignes sont réelles et utiles) ou écrire en vert les avant-dernières consonnes de chaque mot (celle-là non...)

    Les professeurs connaissent les textes qu'ils donnent à commenter.

    Soit ils se souviennent des mots cités dans la copie, soit, s'ils ont un doute, ils savent où chercher. Les textes ne sont jamais d'une longueur qui empêche ce repérage instinctif, et l'exercice (douloureux) de la correction de copies à la chaîne fait que l'on n'a très rapidement plus besoin du tout d'aller vérifier l'exactitude des citations. Et puis, soyons honnête, au bout de 30 copies, si le propos est cohérent et la citation ne semble pas trop étrange, on ne cherche même plus à savoir si elle est vraie ou pas.

    Et que dire des candidats de l'épreuve orale du bac de français qui s'acharnent à citer chacune de leurs citations face à un professeur qui dispose d'une édition différente de l'oeuvre étudiée...

    Mais surtout, numéroter les citations est une activité intellectuellement nulle. Un numéro de ligne n'apporte rien en termes de compréhension, pas plus qu'il n'aide à interpréter le sens d'un texte.

     

    | Repérer sans numéroter

    Il faudrait alors ne pas repérer les citations ?

    Au contraire. C'est une activité utile pour l'élève, qui se force ainsi à communiquer avec celui qui le lit, à faciliter sa compréhension. 

    Mais il faudrait, pour donner un contenu intellectuel au repérage des citations, passer d'un repérage absolu à un repérage relatif

    C'est le cas en Histoire, où il ne sert À RIEN de savoir que la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb a eu lieu en 1492. Sauf à faire une soustraction et à indiquer que cette découverte a eu lieu il y a environ 500 ans ; ou bien à montrer qu'il est impossible qu'un chevalier du Moyen-Âge ait mangé une tomate ; ou encore à expliquer la puissance de l'Espagne au XVIe siècle. La chronologie absolue n'a de sens que si elle sert d'outil à la chronologie relative. 

    Plus modestement, pour ce qui est de citer les textes, il serait bien plus intelligent de faire repérer les citations en fonction du plan du texte et de ses éléments constitutifs

    Ne plus dire, donc : " à la ligne 3", mais : 

    - "au début du passage", 

    - "au milieu du premier paragraphe", 

    - "juste avant que le dialogue ne commence", 

    - "comme introduction",

    - etc.

    Pour un extrait théâtral, privilégier la numérotation des répliques, ce qui donne des choses comme : "dans la dernière réplique de tel personnage", "après qu'un tel a accusé un tel", "à la fin de la dispute", etc.

    Pour un extrait poétique, privilégier le repérage par strophe, et s'il n'y a pas de strophes, en revenir aux phrases. 

    En repérant ainsi des citations, l'élève fait tourner à plein ses capacités de compréhension de la structure de l'extrait. Il profite de cette contrainte de communication pour se pénétrer du contenu et de l'architecture de l'extrait

    ***

    Certes, il s'agit d'un point de détail dans l'enseignement de l'explication de texte, mais en pédagogie, le diable est dans les détails. Changer la manière de faire repérer les citations aux élèves, c'est contribuer à enlever un peu du formalisme encore attaché dans leur esprit à un exercice qui peut être si vivifiant.

     


  • Commentaires

    1
    Mardi 10 Avril à 22:17

    L'examinateur devant découvrir ou redécouvrir des dizaines et des dizaines de textes à chaque session du bac (blanc et officiel) de français et du bac (blanc et officiel) de langues anciennes, il n'est pas nécessairement mécontent d'asseoir son suivi de l'exposé oral sur des références faciles à consulter pour en apprécier la pertinence. ^^

      • Mardi 10 Avril à 22:20

        C'est vrai. Ce que je dis vaut pour une épreuve sur texte commun et unique. Tu as raison.

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