• Mais pourquoi les livres pour enfants ne sont-ils pas écrits plus souvent au passé simple ?

     

    "Frédéric fait un bond et le rattrape. Elle lui dit : 'Je vous remercie, monsieur.' 

    Leurs yeux se rencontrent."

     

    Il faut que j'avoue quelque chose, une habitude un peu ridicule, un truc de prof qui va faire hurler au fou.

    Quand je lis un livre à mes enfants, si le récit est raconté au présent, je modifie la conjugaison de tous les verbes pour en faire un récit au passé. 

    Comme ça, en improvisant. 

    Il n'y a là rien de bien dur pour un prof de français. Encore que, si on regarde de plus près, l'exercice a quelque chose de périlleux.

    Il faut prendre en compte les verbes au passé composé exprimant une action antérieure. "Il décide d'aller là où il est allé l'année dernière" devient : "Il décida d'aller là où il était allé l'année précédente." Parce oui, en plus, il faut modifier les compléments circonstanciels de temps pour que ça corresponde !

    Le moment le plus périlleux survient quand un verbe au présent exprime soit une habitude, une action itérative, comme on dit (pas face aux élèves, encore que...), soit une action décisive pour l'avancée du récit. Quand arrive la phrase : "Les poules s'installent dans la basse-cour et s'endorment. Elles sont très contentes de retrouver leur foyer", il faut choisir en une fraction de seconde entre : "Elles furent très contentes" et "elles étaient très contentes". J'avoue, il m'arrive de me reprendre. 

    Si je fais cela, c'est que j'ai constaté que le passé simple était peu utilisé dans les livres destinés à la jeunesse. Mis à part les contes, la plupart des albums ou des romans pour enfants que je lis à mes mômes sont écrits au présent. 

     

    Un présent trop présent

    Certes, ce n'est pas totalement incongru. Le présent est un temps du récit depuis bien longtemps. Dès la Chanson de Roland, on trouve des verbes d'action au présent. Pire, dès les quatre premiers vers, l'auteur mélange passé composé, passé simple et présent de l'indicatif !

    Il faut bien dire aussi que pour les lecteurs les plus petits, au moment de l'apprentissage de la lecture, il n'est pas inutile de proposer des récits au présent. C'est ce que fit en son temps la collection des Albums du Père Castor, qu'on ne peut accuser de prendre les enfants pour des idiots. La Petite Poule rousse était déjà au présent !

    Cependant, les récits au passé simple, il y en a une sacré quantité ! Rien qu'en tapant dans le roman du XIXe siècle, il y a de quoi lire ! 

    Mais dans l'édition pour la jeunesse, le récit au passé simple est une rareté, une coquetterie un peu old fashion. Et pas seulement dans les livres pour les tout petits ! Même les romans pour plus grands se mettent au présent. Le cas bien connu de la modernisation de traduction de la collection du Club des Cinq, bien analysée en son temps par Jean-Rémi Girard dans son blog, est l'arbre qui cache la forêt. 

     

    Le passé composé en embuscade

    Ne parlons pas des récits qui adoptent non pas le présent, mais le passé composé ! En effet, le passé composé peut commuter très facilement avec le passé simple : ils expriment tout deux des actions qui font avancer l'histoire, contrairement à l'imparfait, temps qui "décrit" l'action au lieu de la raconter.

    Mais le passé composé est le temps des récits familiers, des anecdotes personnelles et des souvenirs. Possédant un auxiliaire au présent de l'indicatif, il entretient logiquement un lien avec le moment où celui qui raconte le prononce, alors que le passé simple coupe les ponts et place l'action dans un passé révolu (c'est le temps qui suit le "Il était une fois".)

    Raconter une histoire au passé composé, c'est bon quand le narrateur raconte à la première personne quelque chose qui lui est arrivé, ou à quelqu'un qu'il connaît, ou au moins avec qui il entretient un lien quelconque de proximité. Quand Camus commence L'Etranger avec la fameuse phrase au passé composé : "Aujourd'hui maman est morte", il donne l'impression d'écrire un journal intime, et pas de commencer un roman à la Balzac ou un conte à la Perrault.

    Bref, se contenter de remplacer les passés composés par des passé simples, sans que le contenu et l'énonciation du récit le justifient, c'est créer des monstres narratifs !

     

    Le passé simple, c'est simple

    Alors qu'il est si simple de raconter des récits au passé simple aux enfants. Nombreux sont les témoignages d'enseignants expliquant qu'à partir du moment où un élève écrit : "Tout à coup, il faisa un virage à droite", la partie est gagnée. Cet élève a l'intuition du passé simple ! Il ne faut bien sûr pas s'en contenter et il est plus que temps de corriger cette conjugaison fautive (enfin, quand c'est au lycée que ça arrive, et ça arrive souvent, c'est tout de même un peu tard). 

    Mais d'où la tient-il, cette intuition du passé simple ? De la lecture et de l'audition de récits au passé simple. Il arrive aujourd'hui que certains élèves n'aient même plus cette intuition. Cela m'est arrivé, et pas si rarement que cela, dans mes classes de 6e. Du passé simple à tort et à travers, à la place d'un imparfait, d'un plus que parfait, parce que le prof a demandé d'en mettre. Et quand ces élèves racontent quelque chose à l'oral, le présent domine tout. Même le passé composé, qui pourrait constituer une première marche pour comprendre l'usage du passé simple, est écrasé par un "présentéisme" envahissant.

    Pourtant, chez la plupart des élèves, le passé simple vient naturellement sous la plume. Bien souvent, ils commencent leur récit au présent, à mon avis parce qu'ils veulent justement éviter ce passé simple dont ils savent ne pas maîtriser la conjugaison. Puis, incidemment, des "il faisa" et des "ils "venèrent" se glissent sous leur plume, justement parce qu'il est souvent plus naturel de raconter au passé simple qu'au présent. 

    Le présent de l'indicatif rend l'action plus "présente" dans l'esprit du lecteur. on pourrait aller jusqu'à dire que tout récit au présent est écrit au "présent de narration", qui, je le rappelle, est désigne en temps normal des passages bien limités de récit au présent à l'intérieur de récit au passé. Il y a quelque chose de "forcé" dans l'usage du présent. 

    C'est moins le cas quand le récit est à la première personne, on l'a vu. Concernant la littérature pour la jeunesse, c'est surtout le cas dans les albums, où le récit occupe moins de place que les images. On a parfois l'impression que c'est l'histoire qui illustre les images et que le présent du verbe est justifié par la présence des images qu'il traduit en mots. 

    Rien de plus simple, donc, que d'habituer les élèves à comprendre et à utiliser le passé simple, puisque leur pente naturelle les y pousse. Il faut pour cela, lire et faire lire des récits au passé simple de manière massive et précoce. 

     

    Le passé simple au présent !

    On pourra en effet se demander quand il faut commencer à lire du passé simple, à faire lire du passé simple. La réponse est à mon avis très simple : le plus tôt possible. Si on attend trop, on loupe le coche ! Je crois qu'aucun gamin de 4 ou 5 ans ne se formalisera d'entendre un conte au passé simple. La simplicité des histoires, leur caractère immédiatement fascinant, les explications éventuelles de l'adulte qui le lit, tout cela se mêle pour rendre l'usage du passé simple évident. Evidemment, le passé simple n'a pas à exclure les autres temps, très utiles dans certains types de récit, et au tout début de l'apprentissage de la lecture.

    Mais c'est pour cela que je m'embête à dire : "Nous arrivâmes sur l'île du Cyclope", et non : "Nous arrivons sur l'île du Cyclope." Cet exemple, reformulation résumée de ce que peut être une adaptation de L'Odyssée pour les enfants, montre d'ailleurs à quel point l'affirmation selon laquelle seul la troisième personne du singulier doit être enseignées au primaire est stupide. Il suffit de lire l'histoire d'Ulysse, racontée par Ulysse au nom de ses compagnons, pour entendre plusieurs dizaines de fois de suite ces "-âmes" et ces "-îmes" qui causent paraît-il tant de difficultés aux élèves... Ne parlons pas des innombrables récits à la première personne au passé simple, tout à fait abordables en primaire, à la lecture comme à l'écriture.

    Pour ce qui est de faire dire et de faire écrire le passé simple, nul doute qu'un élève ainsi habitué, dès les petites classes de maternelle, n'aura pas grandes difficultés à utiliser ce temps, en se trompant au début, mais en se corrigeant d'autant plus facilement qu'il aura entendu un plus grand nombre de fois des formes correctes (et à condition de suivre un bon cours de conjugaison, à toutes les personnes et tous les groupes). 

    Pour cela, il faudrait que tous les éditeurs reviennent sur leurs habitudes pernicieuses et rétablissent le passé simple dans un plus grand nombre de textes pour la jeunesse. Pour cela, il faut que les instituteurs prennent ce critère en compte dans leur choix de lecture, à l'heure des méthodes d'apprentissage de la lecture à base d'albums. Il faut aussi proposer aux enfants des lectures autonomes au passé simple, par exemple sous forme de morceaux choisis classiques adaptés.

    J'aimerais tant que les copains de mes fils aient aussi leur lot d'histoire au passé simple, grâce à l'école ! Accessoirement, si je pouvais de temps en temps leur lire des histoires en mode automatique, sans réfléchir, ça ne serait pas du luxe...

     


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